F_Toujas.png

Entretien avec François Toujas

Président de l'Etablissement

françaisn du sang (EFS)

 

SANG pour SANG

Le sang est un don, doit-il devenir un marché

DH MAGAZINE – Vous êtes en poste depuis trois ans. Qu’est-ce qui est constant, qu’est-ce qui a évolué ?

FRANÇOIS TOUJAS − Ce qui est resté constant, c’est la demande en produits sanguins qui varie très peu : de l’ordre de 1 %. En revanche, ce qui a fortement marqué la période c’est la requalification en médicament d’un ex- produit sanguin labile : le plasma SD. Par ailleurs, il faut souligner le poids de la régulation budgétaire, le poids d’une politique de ressources publiques plus « serrée », plus « compactée ».

AUTOSUFFISANCE ou autarcie

L’EFS revendique l’autosuffisance des produits sanguins. Cet objectif est-il toujours atteint ? Si non, dans quelles proportions et pourquoi ?

À l’EFS, chaque matin arrive sur les écrans le tableau du niveau des réserves en produits sanguins par établissement. Ce tableau quotidien qu’un journaliste a nommé un jour « le Wall Street du sang », témoigne de la sensibilité de la mission d’autosuffisance. Le niveau des réserves est suivi au jour le jour. L’autosuffisance en produits sanguins n’est pas une « revendication » de l’EFS, c’est sa mission que nous donne le législateur. Cette mission de l’EFS c’est l’autosuffisance en produits sanguins labiles. Depuis 15 ans -- créé en 2000 -- la France n’a jamais importé aucun produit sanguin. La disponibilité des produits sanguins a toujours été là...

Néanmoins, y a-t-il un plan B au cas où ?

Non, il n’y a pas ce que vous appelez un « Plan B ». Même s’agissant des attentats du 13 novembre 2015, l’EFS n’a pas failli à sa mission. Pour le dire autrement, nous avons l’obligation de disposer d’au moins douze jours de stock ; nous sommes donc capables de faire face à des événements importants nécessitant une consommation forte de produits sanguins.

La Croix Rouge a été un des acteurs majeurs en matière de transfusion sanguine. Aujourd’hui travaillez-vous avec la Croix-Rouge ?

La Croix-Rouge a été un acteur majeur de la transfusion sanguine mais c’était il y a très longtemps. En France, la Croix-Rouge n’a plus aucune mission sur la transfusion sanguine. Ce n’est pas le cas en Allemagne ou encore aux États-Unis, où une partie des centres de collecte sont gérés par la Croix-Rouge. En France, tout est géré par un opérateur unique, l’EFS.

Dans le rapport d’activité 2014, vous soulignez une baisse de 1,6 % des prélèvements de sang. Quelles en sont les raisons ?

On constate, effectivement, une légère baisse de la demande en produits sanguins. Elle doit cependant être relativisée au regard des 10 années précédentes avec une augmentation de 25 % de la consommation en produits sanguins... Les raisons de cette baisse récente ne sont pas totalement connues même si on peut citer les contraintes budgétaires des hôpitaux ou le développement (même limité) de produits de substitution au sang. J’ajoute que notre mission de service public, n’est pas de collecter absolument des produits mais de collecter le bon niveau de produits. Ce qui explique que notre consommation de produits sanguins soit un peu plus faible que dans les autres pays. Le sujet aujourd’hui pour l’EFS n’est pas de collecter pour collecter. Notre mission est de répondre aux besoins des malades. Il ne nous servirait à rien de faire des réserves au-delà de celles nécessaires car les produits sanguins ont une durée de vie limitée.

Quels sont les nouveaux argumentaires pour mobiliser les gens et augmenter les dons ? Quelles sont les cibles à privilégier ? Quelle est votre stratégie ?

Nous sommes dans un système éthique : notre objectif est de prélever en fonction des besoins. J’insiste bien : en fonction des besoins, pas moins, pas plus. Ce qui veut dire que nous nous adaptons à la hausse comme à la baisse ; nous n’avons pas le droit de « gaspiller » des produits d’origine humaine. C’est un premier point important. Le deuxième point à souligner : les produits sanguins ont des durées de vie limitées ; 5 jours pour les plaquettes, 42 jours pour les globules rouges, 1 an pour le plasma.

Face à ces données, on comprend bien que l’effort de collecte doit être permanent avec, de surcroît, quelques contraintes. L’âge moyen d’un donneur est d’environ 40 ans. Pour qu’il n’augmente pas, nous devons recruter des nouveaux donneurs, jeunes, et les fidéliser. D’où une stratégie de communication particulière vis-à-vis des populations jeunes. Aujourd’hui, l’autosuffisance en produits sanguins en France est quantitative. Donc, il faut avoir assez de produits sanguins. Mais elle doit être aussi qualitative : nous devons avoir le bon produit pour le bon patient. Ceci implique notamment de pouvoir disposer de ce que les médecins appellent des phénotypes rares.

Lors des événements dramatiques du vendredi 13 novembre, les hôpitaux parisiens ont-ils eu suffisamment de sang ? L’EFS a-t-il été impliqué et si oui, de quelle manière ?

Les événements dramatiques de la nuit du 13 au 14 novembre ont été, pour l’ensemble du service public de la santé, pour l’hôpital, pour la Sécurité Civile comme pour l’EFS, un moment exceptionnel ne serait-ce que par sa gravité. C’est dans ces moments que se vérifie la solidité de l’organisation. Ce que je peux dire avec force et avec satisfaction – même si cela a été une période très compliquée – c’est que l’ensemble des réserves disponibles en Île-de-France ont permis de répondre, très largement, aux besoins en produits sanguins. Nous disposions de 14 000 produits en stock, on en a utilisé de l’ordre de 800. S’agissant de la logistique, nous avons aussi à faire en sorte que nos stocks puissent être dirigés là où on en a besoin. Ce résultat est rassurant pour nos concitoyens, nous avons pu faire face même à une situation d’une gravité exceptionnelle.

SÉCURITÉ

L’EFS garantit les meilleures conditions de sécu- rité de ses produits sanguins : sur quels éléments se fonde cette affirmation ? Quelles améliora- tions ont pu être apportées dans les 3 dernières années ?

La sécurité s’organise autour de deux éléments. C’est d’abord la sécurité pour les patients, ce qui signifie la certitude de recevoir les produits sanguins les plus sécurisés possibles. Mais c’est aussi, aux mêmes conditions, la sécurité pour les donneurs. Pour ce faire, l’EFS déploie un ensemble de techniques et d’analyses extrêmement important.

Alors, quelles améliorations ? D’abord, chaque don de sang est analysé : tel est l’objectif du processus de Qualification Biologique des Dons (QBD), maillon essentiel de la sécurité transfusionnelle. Afin d’avoir les mêmes standards de sécurité partout, nous avons réuni ces plateaux de qualification biologique des dons ; nous les avons fait passer de 14 à 4 ; resserrement pour le moins drastique. Cela nous a permis de concentrer les meilleures technologies de détection d’analyse biologique de ces dons... Nous avons aussi conduit une étude portant sur des milliers de donneurs et dont l’objectif était de mieux prévenir les malaises – rassurez-vous, il y en a réellement très peu – que certains donneurs peuvent ressentir pendant le don ou juste après. La sécurité transfusionnelle est un des éléments fondamentaux en termes de préoccupations, d’investissements, d’organisation pour l’EFS.

Le drame du sang contaminé (SIDA) pourrait-il se reproduire ? Comment nous assurer que des agents infectieux inconnus aujourd’hui seront détectés à temps ?

La question que vous posez relève de l’organisation générale des pouvoirs publics... C’est de la compétence de l’Institut de Veille Sanitaire (INVS). En revanche, dès qu’ils sont détectés, nous avons la charge de nous organiser très rapidement pour lutter contre ces nouvelles infections. Nous pouvons interrompre les collectes, ne pas distribuer des produits sanguins ou encore faire des analyses supplémentaires sur chacun des prélèvements. Cela a été le cas à Montpellier l’année dernière... Dans certaines situations – aux Antilles, toujours l’an dernier – on a mis en place durant l’épidémie de Chikungunya une procédure de dépistage sur la totalité des dons afin de vérifier l’éventuelle présence du virus. Si la présence du virus est avérée, le produit sanguin est évidemment détruit.

Nous avons développé la procédure IPD (Information Post-Don). Les donneurs, même plusieurs jours après le don, peuvent signaler des réactions particulières pouvant laisser penser à une suspicion de Chikungunya... Comme vous voyez, la sécurité repose sur un ensemble d’éléments qui nous donne la capacité à réagir très rapidement face à des alertes de sécurité sanitaire. Nous avons l’agilité organisationnelle nécessaire pour retirer les produits. Le prochain est la traçabilité individuelle des dons pour tous les produits sanguins que nous distribuons.

Aujourd’hui, la seule connaissance de l’histoire médicale du patient est insuffisante. Comment détecter la toxicomanie, les pratiques sexuelles, etc. ?

Le don du sang n’est que la première étape ; il faut être certains de la qualité du sang adressé aux receveurs. D’où la mise en place d’un questionnaire pré-don, auquel le candidat donneur va répondre, le plus honnêtement possible sur ses pratiques sexuelles, l’usager de drogue, les voyages qu’il a récemment effectués... Il y a, bien sûr, plus de trois ou quatre items... À partir de ce questionnaire, on va pouvoir tirer des enseignements sur sa capacité à donner du sang. Ces entretiens pré- dons sont menés par des médecins. Dans le futur, les entretiens conduits par des infirmières pour les donneurs connus devraient être généralisés.

Existe-t-il toujours des dons de sang dans les prisons alors même qu’il s’agit d’une population «à risque»?

Il n’y a plus de collectes organisées dans les prisons.

Photo_1_EFS.png
 

Qui peut donner son sang ?

Suivant différents critères médicaux ou comportemen- taux qui permettent de vérifier si la personne est en mesure de donner son sang. Parmi ces critères : être âgé de plus de 18 ans mais de moins de 70, peser plus de 50 kg, n’avoir pas donné son sang à intervalles trop rapprochés... Cela peut également dépendre du type de don. Toujours avec cet objectif de protection du donneur et du receveur. Le questionnaire pré-don est national ; il sert de base à l’entretien avec le médecin.

Quel est le pourcentage de péremption des dons de sang par l’EFS ?

Très faible. Moins de 1 %.

Comment expliquer à un donneur que son sang est « insuffisant » et qu’il n’est pas utilisable ?

On le remercie d’être venu en lui expliquant les raisons médicales de cette décision. On espère qu’il puisse revenir ultérieurement en fonction de son état. Les réactions sont la déception ; le don du sang est un acte de générosité et de solidarité. Mais, en même temps, ils ne le font pas pour eux, ils le font pour les autres. Mais ils comprennent les raisons de ce refus... Il n’y a jamais de réactions fortes. C’est la déception qui domine. Sur 100 personnes qui viennent donner leur sang, on en refuse environ 8 ; ce pourcentage n’est qu’une moyenne, les taux peuvent varier sensiblement en fonction des régions.

La transfusion n’est pas un acte anodin. Elle exige du corps des ressources physiques non négligeables. Quelle est la fréquence maximum de prélèvements autorisés ?

Pour le don de sang, les femmes peuvent y participer 4 fois par an ; pour les hommes 6 fois. Pour les plaquettes, c’est 12 fois par an. Et pour le plasma, c’est 24 fois par an. Ce sont les standards médicaux ; au-delà, c’est dangereux pour la santé du donneur.

Combien de temps l’organisme met-il à reconstituer ses réserves et à rétablir son métabolisme ? Les médecins expliquent que la perte de sang est rapidement compensée dans les heures qui suivent. La perte en liquide de la circulation est rapidement compensée dans l’heure et au maximum dans les heures qui suivent ; cette compensation est favorisée par l’apport de liquide que le donneur ingurgite avant et après le don comme par exemple un don de sang total où sont prélevés environ 450 millilitres de sang. La production de globules rouges nécessite 7 à 10 jours. Mais le prélèvement se faisant à la condition d’avoir un « bon niveau de globules rouges », cette perte, dans ce cas, n’a pas d’incidence pour la santé du donneur. Pour les plaquettes sanguines, la compensation est très rapide. La plupart des donneurs donnent leur sang un peu moins de deux fois par an. Donc on est loin des dons maxima possibles.

Le rapport d’activité 2014 pointe 22 accidents ! Sur 1,6 million de donneurs, c’est infime, mais s’agissant de la vie des gens, ce n’est pas non plus négligeable...

Oui, bien sûr ! Toutefois, il faut être précis sur les termes : « accident » n’est pas identique à « effets indésirables ». Ces derniers sont rares, les premiers rarissimes. Ainsi, l’an dernier, on a enregistré : 2 accidents vasculaires, 7 accidents cardiovasculaires et 13 accidents thromboemboliques. Les délais entre les dons et les accidents rendent difficile la détermination du niveau d’imputabilité...

DÉSHABILLEZ-MOI

La décision du Conseil d’État du 2 juillet 2014 ouvre une brèche importante dans le principe de la gratuité : l’EFS perd son monopole sur le plasma thérapeutique. Vous y attendiez-vous ? Vous êtes amer ?...

Non, et je n’ai pas à l’être... C’est une décision de la Justice, il ne m’appartient pas de la commenter. On s’attendait à cette requalification. C’est un même type de recours, et exactement sur le même sujet, qui avait conduit, il y a quelques années, la Cour européenne de justice à souligner à la Belgique cette requalification. Bien sûr, cela pose quand même problème mais, contrairement à ce que beaucoup ont pu dire, il ne s’agit pas pour l’EFS de défendre son monopole. D’ailleurs, Il faut bien analyser la décision de la Cour européenne de justice. Elle dit simplement : le plasma SD est un médicament parce qu’il suit un processus industriel.

Ce n’est tout de même pas aussi simple que cela...

Oui, bien sûr car il n’existe pas de définition du « processus industriel ». En revanche, les conditions de collecte, elles, doivent rester éthiques. Ce point n’a sans doute pas été suffisamment souligné. Le « processus industriel » va transformer le plasma SD en médicament et donc, de facto, en marchandise qui va faire l’objet d’appels d’offres, notamment hospitaliers, ce qui n’est pas le cas pour les produits sanguins labiles. L’éthique sera garantie dans les conditions de la collecte.

La Cour européenne de justice exige cependant que les produits sanguins collectés répondent aux obligations de la « directive sang » : éthique et non-rémunération entre autres...

Oui, tout à fait ! Volontariat et non-rémunération sont des éléments essentiels : don et respect du corps humain. Cette éthique-là, dont certains pensent parfois qu’elle est un peu surannée, est tout au contraire un élément de sécurité très fort. On ne vend pas son sang, on ne vend pas son corps ; le don, c’est l’acte de générosité, de solidarité. Y substituer des mécanismes de marchandisation constituerait, de mon point de vue, des risques importants!

S’agit-il d’une décision ponctuelle et/ou limitée ou l’EFS peut-il réellement perdre son monopole ? L’EFS ne risque-t-il pas de se voir déshabiller pièce par pièce ?

Je ne le pense pas. Nous allons continuer à produire d’autres plasmas thérapeutiques que nous appelons dans notre jargon des Produits Sanguins Labiles (PSL) ; ce sont tous des produits de très grande qualité. Ces produits ne sont pas des médicaments. Aujourd’hui, seul un unique plasma thérapeutique est devenu un médicament... Ce n’est pas la fin du monde !

Et d’ailleurs, nous entendons bien relever, et correctement, le défi de la concurrence. Au nom de quoi, sur quelles justifications, remettrait-on en cause le monopole d’un service public performant, qui a parfaitement su s’adapter. Si nous devons défendre le système, il est encore plus important de le promouvoir. Le modèle français est l’un des exemples à suivre. De nombreux pays ont commencé à nous imiter. De nombreuses actions de coopération internationale le montrent clairement. Bon admettons, il y a un peu de chauvinisme dans mes propos (rires) mais c’est pour la bonne cause !

Vous avez déjà prévu de réorganiser la filière plasma thérapeutique et de vous positionner face à la concurrence du secteur privé. Mais cela suffira-t-il ? Comment êtes-vous certain d’être compétitif ?

Nous avons des arguments très sérieux à faire valoir, vous le verrez rapidement. La compétitivité s’appuie sur la qualité du produit, la qualité du service et la qualité de nos liens avec les professionnels de santé. Et, sur ces sujets, nous saurons démontrer que nous sommes compétitifs ; soyez-en assuré.

photo_2_EFS.png
 

EFFICIENCE ou rentabilité

Aujourd’hui, le sang gratuit coûte plus cher à l’EFS que le sang rémunéré. Ces données sont- elles irréfutables ?

Je ne dispose pas d’éléments de comparaison entre le don de sang et son coût rémunéré. Je ne suis pas certain qu’il existe des données de comparaison irréfutables pour répondre à votre question. Chaque pays à son système, son organisation et, si j’ose dire, sa philosophie. Est-il possible d’étalonner et de comparer des systèmes philosophiques ? Et, de fait, nous n’avons que peu d’éléments sur l’international.

S’agissant des plasmas, on le sait car certains pays s’organisent de manière comparable à la nôtre reconnaissons-le, nous sommes un peu plus coûteux pour deux raisons. Nous faisons appel au volontariat : les donneurs viennent quand ils veulent et quand ils sont disponibles. Les éléments de sécurité transfusionnelle sont nécessaires mais ont également un coût.

Si oui, pourquoi cette différence de coût ? (l’EFS facture le concentré de globules rouges près de 200 €) Doit-on considérer que c’est, en quelque sorte, le coût de l’éthique ? Ou le surcoût d’une grosse structure publique ?

Je ne peux que vous renvoyer à ma réponse précédente. Dans la quasi-totalité des pays, les structures chargées de collecter du sang sont publiques, parapubliques ou encore associatives. Aucune ne cherche à réaliser un profit sur le sang ; il n’y a aucun marché en termes de valeur d’échange.

Vous esquivez le débat...

Absolument, vous l’avez bien compris depuis le début. (Éclats de rires) Il y a encore quelques années, la transfusion sanguine française était celle d’un paysage très émietté avec beaucoup de petits centres. En 2000, tout a été réorganisé pour permettre une harmonisation des pratiques et une distribution sur l’ensemble du territoire, et pas seulement en métropole mais aussi aux Antilles, à La Réunion, Mayotte ou encore en Guyane... Tout ceci avec une importante logistique visant à conserver les mêmes enjeux de qualité. De 14 plateaux de qualification biologique des dons, en métropole, on est passé à 4 et à un seul fichier national de donneurs. Nous essayons, vraiment en permanence, d’optimiser les fonds publics qui nous sont confiés et de donner priorité aux choix les plus pertinents. Quelque part, on est, là aussi, au cœur de l’éthique qui nous interdit le plus petit gaspillage.

L’IGAS et l’IGF suggèrent de confier la collecte du plasma à un industriel. Comment l’EFS peut- elle réfuter cette proposition ?

Tout le monde sait quelle a été ma position sur ce sujet. Nous avons l’obligation d’améliorer nos conditions de collecte du plasma, c’est évident. Si on devait un jour « privatiser » le sang, il faudrait bien indiquer à tous les Français combien cette voie est dangereuse et lourde de risques. C’est ce que je me suis efforcé de dire lors des inspections générales auxquelles j’ai été confronté. Je ne pouvais pas les suivre dans leurs recommandations. Il faut faire attention. Il faut bien considérer notre système comme une entité globale dont les différents éléments s’équilibrent harmonieusement. Passer du don de sang au marché du sang est gros de risques, de grand risques, y compris en termes de sécurité, pour le donneur comme pour le receveur. Vouloir faire évoluer, à toute force, ce système qui donne entière satisfaction est-il réellement pertinent ? Cela même au moment où de nombreux pays considèrent notre système comme un exemple à suivre !!!

Le Marché plutôt que le Don... Peut-on redouter cette évolution ?

Jusqu’où pourra-t-on mobiliser des ressources publiques ? Au risque de me répéter – j’assume le risque (rires) – en France, comme d’ailleurs dans d’autres pays, le paradigme du don n’est nullement obsolète, bien au contraire, il est une réponse d’avenir en termes de sécurité transfusionnelle. Mais le marché peut aussi nous montrer des exemples d’organisations efficientes à challenger.

Mais ne peut-on pas faire évoluer le système sans le remettre en cause ?

Mais, concrètement, comment ? Si je suis malade, les membres de ma famille seront-ils contraints de donner leur sang ?... Et s’il y a incompatibilité ? On voit très vite dans quelle « impasse transfusionnelle » on se trouve. Et que faire de ceux qui n’ont ni familles, ni parent ? Notre système actuel évite toute approche intrafamiliale. Il évite la marchandisation du corps. Je crois très profondément que notre système actuel a un excellent avenir.

Imaginons un modèle économique pur. On peut espérer – rien n’est cependant prouvé pour le moment – que le coût des rémunérations serait inférieur aux coûts de « promotion » des dons. Aujourd’hui, je vends mon sang, et demain, pourquoi pas un de mes reins ? Dans des sociétés où la fragilité sociale est une réalité, où la pauvreté est à l’extrême, on parvient, à un moment donné, où le don n’est plus un don, mais devient un moyen de subsistance ! Est-ce ce que nous souhaitons ?

Des processus industriels pourraient-ils donner une meilleure qualité que les processus actuels ?

Parlons clair, la collecte des dons n’est nullement contradictoire avec l’utilisation de processus industriels. Dans notre système, la production en masse de produits normalisés assure des normes de sécurité les plus élevées. L’EFS peut être en mesure de concurrencer n’importe quel laboratoire privé soumis aux mêmes conditions de sécurité et dans un système comparable... Je vous assure que les traitements du sang que nous collectons s’intègrent bien dans des processus très aboutis. Et dans un système éthique assurant l’anonymat et la gratuité.

AU NIVEAU MONDIAL

Au niveau mondial, quelle est la situation des différents pays ? C’est plutôt Marché ou plutôt Don ? Et dans quel sens les choses risquent-elles d’évoluer ?

La situation est plus compliquée, moins « binaire ». Vous avez une partie, assez minoritaire, appuyée sur le marché pour le plasma comme les États-Unis par exemple. Une autre – celle de l’essentiel des pays européens – appuyée, globalement, sur le don avec un système anonyme, volontaire, gratuit. Mais chaque pays a ses propres spécificités, ses habitudes. Vous avez encore un autre système : le don intrafamilial qu’on appelle aussi le « don compensé ».

Qui décide des prix du sang : plutôt des organismes étatiques, plutôt le marché ?

Ce sont plutôt des organismes étatiques aujourd’hui.

Existe-t-il, en France, des « trafics » liés à la gestion du sang ?

Sans ambiguïté, ma réponse est non. Nul n’a jamais entendu parler d’un tel trafic qui aurait été, immanquablement connu. D’ailleurs, pourquoi faire ? Le monopole est aussi une garantie en ce sens : tout est connu et transparent. En France, on a la chance d’avoir un système parfaitement sain, bien organisé... Et très contrôlé ! Les Français bénéficient d’un système qui garantit leurs besoins et, dans ces conditions, on ne voit pas très bien de quels trafics de sang il pourrait s’agir.

Et à l’étranger ?

Les systèmes fondés sur la rémunération des donneurs me paraissent toujours susceptibles de dérives.

Aujourd’hui, la France est-elle totalement irréprochable ?

Oui je pense que la France peut être considérée comme irréprochable s’agissant du sang. Notre système est un vrai modèle dont beaucoup de pays s’inspirent. La communauté transfusionnelle a beaucoup souffert pendant les années du scandale du sang contaminé, elle a à cœur que cette situation ne se reproduise jamais. Il n’est nullement excessif de dire que nos équipes sont habitées par leur mission de service public.

Sauf que vous coûtez trop cher, comme le prétendent vos collègues de l’IGAS.

C’est une bien basse attaque, cher ami, que vous faites. (Rires) D’ailleurs, je ne pense pas que mes collègues de l’IGAS aient exactement écrit cela....

LAST BUT NOT LEAST

Quid de la Recherche ?

Pour l’EFS, la recherche est un élément essentiel ; ce n’est pas seulement une clause de style, c’est notre « cœur de métier » ! En partenariat avec d’autres structures publiques, universités, Inserm, CHU – ce sont 155 chercheurs qui sont mobilisés. La recherche, c’est notre capacité à nous projeter dans l’avenir. Nous devons anticiper pour voir ce que sera la transfusion de demain et d’après-demain...

Au regard des 82 pages du rapport annuel de l’EFS, la partie « International » (2,5 pages) ne vous apparaît-elle pas un peu étique ?

Vous exagérez quelque peu ! (Rires) Même limité à 2,5 pages, nous faisons tout de même ressortir nos coopérations avec 9 pays : 5 de langue Française (Liban, Mauritanie, Sénégal, Maroc et Cameroun) et 4 d’autres pays et pas des moindres : Chili, Brésil, Iran et Chine. La présence de l’EFS au niveau international est bien loin d’être négligeable !

Regardez nos relations, par exemple, avec le Liban exemplaire : denses et constructives. Ainsi avons-nous, avec ce pays, un plan d’action triennal 2012-2016 : développement des bonnes pratiques, renforcement du cadre réglementaire existant, promotion du don volontaire, développement du plan national d’hémovigilance, harmonisation des systèmes d’information... Fort logiquement, nos relations les plus anciennes sont celles construites avec des pays de langue Française.

Autre exemple, nos relations étroites avec l’Iran surtout. Nous recevons aussi, régulièrement, des stagiaires de très nombreux pays. L’activité internationale de l’EFS est importante et reconnue.

À la fin de cette longue interview, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Vous m’avez déjà tellement torturé pendant cette interview que je m’en remets à la sagesse du tri- bunal ! Sauf à vous dire que l'Établissement français du sang est une cause magnifique et je suis très fier d’en être le président.

 

Reportage de

Marc Guillochon